Retraite, le débat, contribution de M. COLLETIS, professeur d'économie à Toulouse

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Pour Gabriel Colletis, professeur d'économie à l'université de Toulouse, le clash était inévitable entre la logique du travail, exprimée par l'opposition à la réforme des retraites, et celle du capitalisme financiarisé qui, après avoir envahi l'entreprise, dicte désormais ses réformes à l'Etat.

 

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A ce stade du conflit sur les retraites, deux légitimités semblent s'affronter, celle du mouvement social et celle d'un gouvernement qui peut prétendre diriger le pays en arguant du fait qu'il est l'expression d'une majorité parlementaire issue du suffrage universel.
Rarement, deux conceptions de la démocratie auront été en opposition aussi nette : démocratie directe et démocratie représentative. La première repose sur l'expression directe du peuple, la seconde sur ce qui est supposé être la représentation du peuple par le Parlement et le gouvernement qui en est l'organe exécutif.

Personne à ce stade ne peut émettre sérieusement une hypothèse sur l'issue de ce conflit.

Nous voulons ici donner notre point de vue sur ce qui explique que ce conflit soit à ce point frontal.

L'explication tient, selon nous, au fait que le cœur de ce conflit est une opposition absolue entre deux logiques : celle du travail et celle de la finance.

La contradiction entre ces deux logiques a pu être gérée pendant longtemps par deux institutions-clés du capitalisme : l'entreprise et l'Etat.
Le capitalisme financiarisé dissout ces deux institutions et rend ainsi le choc inévitable et visible.

La dissolution  de l'entreprise

Pendant plusieurs dizaines d'années, l'entreprise a pu être ou paraître gérée dans une perspective tentant de concilier les intérêts des actionnaires et ceux des salariés. Le rôle du manager était précisément de trouver les compromis nécessaires entre ces deux « parties prenantes » ou du moins faire comme si cela était son rôle.

Cette conception de l'entreprise et de celle du rôle du manager a été progressivement vidée de son contenu au bénéfice d'une conception « actionnariale » selon laquelle seul le profit des actionnaires compte, l'entreprise étant considérée comme un simple actif liquide et ses salariés comme des kleenex jetables.

C'est à juste titre que certains chercheurs en sciences sociales insistent à nouveau aujourd'hui pour rappeler que l'entreprise (à la différence de la société) n'existe pas comme objet du droit et qu'elle devrait impérativement être institutionnalisée ! Sans doute, dans cette perspective, faudra-t-il interdire les stock-options car ils font mieux qu'aligner les intérêts des managers sur ceux des actionnaires. Les managers de l'entreprise désinstitutionnalisée sont plus royalistes que le roi car, à la différence du roi-actionnaire, ils ne prennent aucun risque, n'achetant très provisoirement les titres qui leur sont réservés que lorsque ceux-ci ont atteint un cours leur permettant d'encaisser à coup sûr une plus-value de cession.

Le choc entre les intérêts des actionnaires et ceux des salariés n'est donc plus médiatisé, en réalité ou en apparence, par les managers.
Ceci n'est pas vraiment nouveaux et cela fait longtemps que la plupart des salariés, à la différence de nombre d'économistes, ne se laisse plus berner par la confusion entre les objectifs affichés de compétitivité et ceux, bien plus réels, de rentabilité.
Le fait nouveau est que la seconde institution-clé du capitalisme, l'Etat, se dissout également et n'assume plus son rôle consistant à assumer les contradictions entre le travail et la finance.

La dissolution de l'Etat

«Tous les jours, la première chose que je regarde, c'est la différence de "spread" (de rendement entre les obligations d'État) entre la France et l'Allemagne»: déclaration de François Fillon, Premier ministre, le 8 juin 2010, au cours d'une réunion du groupe UMP de l'Assemblée nationale (rapporté par le Monde, 10 juin 2010).
«La vérité, c'est que la crise change tout. Nous sommes dominés par les marchés et nous ne pouvons plus faire face à nos engagements. Tout le monde est conscient de cette situation mais personne ne sait quoi faire»: déclaration de Jérôme Chartier, député UMP (cité par Marianne, 26 juin-2 juillet 2010).

Après avoir envahi de l'extérieur comme de l'intérieur l'entreprise, le capitalisme financiarisé a envahi désormais l'Etat. Aucune réforme significative n'est adoptée aujourd'hui sans que les plus hauts représentants de l'Etat ne se demandent comment cette réforme va être accueillie par les marchés financiers. Davantage encore, on peut penser que le sens et le contenu des réformes (ici les retraites) sont dictés par les marchés financiers, nouveaux maîtres du monde.

Loin d'être garants de l'intérêt général comme le proclame la vulgate libérale, les représentants de l'Etat se comportent ainsi comme les managers de l'entreprise, ceux d'une institution qui se dissout dans un capitalisme financiarisé et mondialisé.

Nous sommes très loin de l'époque où un chef d'Etat français déclarait que «la politique de la France ne se fait pas à la corbeille».
On comprend alors que le gouvernement peut difficilement accéder aux attentes ou aux exigences du peuple, enfermé qu'il est dans une relation de domination acceptée avec les maîtres du monde.

Le choc est dès lors inévitable.

Ce n'est qu'une fois l'entreprise et l'Etat ré-institutionnalisés selon des formes nouvelles que le capitalisme pourra à nouveau assumer ou déplacer la contradiction entre le travail et la finance.

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